Alfred Winslow Jones : le père fondateur des hedge funds

Cristina BalanPar

Le père fondateur des hedge funds n’est pas un banquier de Wall Street : c’est un sociologue, journaliste et ancien employé des services de renseignement américains qui, à 48 ans, a inventé en 1949 une manière entièrement nouvelle de gérer de l’argent. En 1968, le magazine New York le décrivait comme le « grand-père fondateur » de toute une industrie. Voici le parcours d’Alfred Winslow Jones, ses inventions toujours en vigueur, et ce qu’elles enseignent à tout investisseur — fiche republicée et enrichie, d’après les écrits réunis par Sebastian Mallaby.

D’une vie engagée à la sociologie

Né en 1900 en Australie de parents américains, Alfred Winslow Jones mène d’abord une vie loin de la finance : diplômé de Harvard, il travaille comme contrôleur de bord sur des cargos, s’engage dans l’Espagne des années 1930 auprès des antifascistes pendant la guerre civile, puis rejoint le service de renseignement américain pendant la Seconde Guerre mondiale — notamment en Allemagne, dans des missions dangereuses qu’il racontera plus tard avec flegme. Cette jeunesse militante forge un trait qui expliquera sa gestion : un goût du contrarianisme, la volonté de voir les choses autrement que le consensus. Après la guerre, il soutient une thèse de sociologie sur les attitudes des habitants de la ville d’Akron face à la propriété et à l’autorité — une étude citée encore aujourd’hui dans la littérature académique. La finance n’entre dans sa vie qu’au tournant de 1949, lorsqu’il écrit pour le magazine Fortune un article sur les prévisions boursières.

L’intuition de 1949 : « hedger » le marché

En préparant son article, Jones comprend que les gestionnaires de l’époque — conservateurs, issus des grandes familles et des banques — visent surtout à préserver le capital, rarement à le faire fructifier. Il voit mieux : une structure où le gérant peut gagner aussi bien en haussier qu’en baissier. La même année, il lance son propre fonds avec 100 000 dollars — dont une part de sa poche — et applique une idée alors hétérodoxe : acheter les actions qu’il juge sous-évaluées et vendre à découvert celles qu’il juge surévaluées. Le fonds n’est plus « long » du marché : il est couvert — « hedged », d’où le nom de hedged fund devenu hedge fund. La performance dépend dès lors du talent de sélection, pas de la direction générale du marché.

Les trois inventions toujours en vigueur

Jones ne s’arrête pas au hedging. Sa structure complète reste, soixante-quinze ans après, l’ADN de l’industrie. Première invention : le long/short. Le couple achat/vente à découvert décrit ci-dessus — la matrice de la majorité des stratégies dites « absolues ». Deuxième invention : l’alignement des intérêts. Jones se paie avec une commission de gestion modeste et surtout 20 % des plus-values réalisées — le fameux « 2 et 20 » des fonds modernes en est le descendant direct : le gérant gagne quand l’investisseur gagne. Troisième invention : l’effet de levier discipliné. Il emprunte pour amplifier ses positions — mais dans un cadre où le risque net reste maîtrisé par la couverture. Sélection, alignement, amplification contrôlée : la formule était complète.

Les résultats : vingt ans de régularité

Le modeste fonds de 100 000 dollars devient, en deux décennies, l’un des meilleurs portefeuilles absolus du monde : sur les années 1960, sa performance cumulée écrase celle du marché, avec une volatilité réduite par la couverture — au point que les rares initiés qui connaissaient le fonds le considéraient comme une anomalie statistique. Car ce qui frappait les observateurs n’était pas seulement le rendement : c’était sa régularité. Les mauvaises années du marché devenaient pour le fonds couvert de simples années plates ; les bonnes, des occasions. Cette décorrélation — l’idée moderne de « rendement absolu » — est précisément ce que le monde institutionnel cherchera à répliquer pendant les cinquante années suivantes, avec des fortunes diverses et des milliards de dollars de moyens, à partir d’une structure inventée avec un carnet d’adresses, une règle de couverture et cent mille dollars. L’article de 1968 révèle l’existence de cette structure au grand public — et déclenche une ruée : en quelques années, des centaines de fonds copient le modèle, avec des fortunes diverses. Jones, lui, reste discret, gère son fonds avec une équipe réduite, et prend sa retraite dans les années 1970. Mort en 1989, il aura vu sa « petite » invention devenir une industrie de plusieurs milliers de milliards — dont il appréciait modérément les excès.

Ce que le long/short change pour l’investisseur

Pour l’investisseur particulier, l’héritage de Jones se traduit en une grille de lecture. Le long/short market neutral — variante équilibrée de sa stratégie — cherche à neutraliser le marché pour ne garder que la sélection : une exposition quasi nulle à la direction générale, un pari pur sur l’écart entre les bonnes et les mauvaises actions. Le particulier ne peut pas facilement répliquer ce couple à découvert chez un courtier classique — mais il en retient le principe fondamental : la performance d’un portefeuille peut naître de la sélection relative, pas seulement de la hausse générale. Cette logique irrigue notre méthode de choix d’actions : comparer, trancher, arbitrer entre les titres plutôt que de tout subir ensemble.

Le second enseignement opérationnel concerne la mesure du risque : Jones évaluait son fonds non pas en rendement brut, mais en rendement rapporté à la volatilité engendrée — l’ancêtre du célèbre ratio qui récompense aujourd’hui les gérants réguliers plutôt que les flambeurs chanceux. Un fonds qui gagne 12 % avec une volatilité de 5 % vaut, pour un investisseur, plus qu’un fonds qui gagne 15 % en oscillant de 40 % : c’est la leçon de la couverture, et elle s’applique au portefeuille du particulier exactement comme à celui d’un fonds — la régularité se construit, elle ne s’improvise pas.

Comment Jones sélectionnait ses actions

Le hedging ne valait que par la qualité de la sélection, et la méthode de Jones étonne par sa modernité. Avant d’acheter, il menait l’enquête : interviews de dirigeants, conversations avec les concurrents d’une entreprise, recoupements auprès de fournisseurs et de clients — une approche d’ancien sociologue, qui traitait chaque société comme un terrain d’étude. Il en tirait des convictions concentrées : le fonds ne détenait pas des dizaines de lignes tièdes, mais un nombre restreint de paris où son avantage informationnel était réel. À l’autre extrémité, ses ventes à découvert ciblaient les entreprises dont les comptes ou les prospectives lui semblaient intables — la symétrie de l’analyse. Cette démarche de proximité inspire toujours les gérants fondamentaux ; le particulier peut en retenir la matrice sans en copier les moyens : n’investir que dans ce que l’on a pris le temps de comprendre par soi-même — le fil conducteur de notre page quelle action choisir.

Une chronologie en repères

  • 1900 — naissance en Australie d’une famille américaine ; enfance entre deux continents.
  • Années 1930 — engagement dans l’Espagne républicaine ; passage par le maritime et le journalisme.
  • 1941 — thèse de sociologie sur la propriété et l’autorité à Akron, étude de référence du domaine.
  • Seconde Guerre mondiale — missions de renseignement en Europe, racontées plus tard avec humour.
  • 1949 — article pour Fortune sur les prévisions boursières ; création du premier fonds couvert, 100 000 dollars.
  • Années 1950-60 — deux décennies de performance remarquable, en discrection quasi totale.
  • 1968 — l’article du New York révèle le modèle au monde ; la copie devient industrie.
  • Années 1970 — transmission progressive, retraite ; mort en 1989, industrie devenue milliardaire.

L’alignement des intérêts : le vrai génie

Des trois inventions, la plus durable n’est pas le hedging — c’est le contrat. Avant Jones, les gérants d’actifs touchaient des honoraires fixes, quelles que soient les performances. En liant sa rémunération aux plus-values, Jones invente le capitalisme de gestion moderne — et son éternelle controverse : le dispositif aligne les intérêts quand ça monte, mais peut inciter à prendre des risques excessifs, le gérant ne partageant pas symétriquement les pertes. Cette asymétrie explique la méfiance régulière envers les hedge funds — et rappelle au particulier une règle d’or valable partout : avant de confier un centime, comprenez qui gagne quoi, et quand. Une question que notre guide comprendre la bourse pose dès la première leçon.

Le contexte de 1949 : une gestion dominée par la préservation

Pour mesurer la rupture, il faut se souvenir du paysage : l’après-guerre américain confie sa finance à des trusts et des gestionnaires de fortunes familiales dont la première commande est de ne rien perdre — l’ombre de 1929 plane encore. Les portefeuilles ressemblent à des coffres : actions de chemins de fer, obligations souveraines, dividendes — et une inertie assumée. Dans ce monde, l’idée qu’un gérant puisse vendre à découvert des actions qu’il n’aime pas, pour financer davantage de celles qu’il aime, frise le scandale. C’est pourtant exactement ce que fait Jones : il assume la volatilité de chaque position isolée pour réduire celle du portefeuille entier — une inversion de la logique dominante que la finance moderne appellera gestion du risque. Les lecteurs qui veulent mesurer le chemin parcouru depuis ces coffres peuvent relire notre article sur l’efficience des marchés : le débat entre indice passif et gestion active trouve précisément dans le fonds de Jones sa première formulation moderne.

L’héritage : une industrie et ses excès

L’histoire ultérieure des hedge funds dépasse Jones : les macro fonds des années 1990, les quantitatifs, les activistes — chaque génération réinvente la structure de 1949. Les crises aussi (le fonds LTCM en 1998 a failli emporter le système avec du levier mal maîtrisé) ont montré les limites de l’amplification. Pour autant, la leçon du fondateur reste intacte : Jones gérait petit, connaissait personnellement ses positions, et refusait les paris qui dépassaient sa compréhension. L’industrie s’est agrandie ; la sagesse, elle, n’a pas pris une ride — elle irrigue nos pages sur le trading et la gestion du risque.

FAQ : les questions fréquentes sur Alfred Winslow Jones

Qui a créé le premier hedge fund ?
Alfred Winslow Jones, en 1949, avec 100 000 dollars et une structure inédite : ventes à découvert pour se couvrir, commission de 20 % sur les plus-values. Le magazine New York l’a baptisé « grand-père fondateur » de l’industrie en 1968.

Pourquoi « hedge » fund ?
Parce que le fonds était couvert — « hedged » — : en vendant à découvert une partie des actions, Jones réduisait sa dépendance à la direction du marché, ne laissant que son talent de sélection s’exprimer.

Un particulier peut-il faire du long/short ?
Difficilement en direct : la vente à découvert suppose des accords de prêt de titres et une gestion de marge, territoires des professionnels. Le particulier s’inspire du principe — arbitrer entre titres — sans en copier la mécanique.

Les hedge funds battent-ils le marché ?
En moyenne, non nettement après frais : quelques-uns excellent durablement, la majorité suivent. La structure de Jones crée le potentiel ; elle ne garantit rien — c’est le gérant qui fait la différence.

Pourquoi avoir attendu 48 ans pour créer son fonds ?
Parce que Jones n’a pas fait carrière en finance : sociologue, journaliste, homme du terrain, il n’a découvert la gestion qu’en enquêtant sur les prévisionnistes pour Fortune — et en constatant qu’il saurait faire autrement. Son parcours illustre une vérité du métier : la bourse n’exige pas d’être né dedans, elle exige de bien poser les bonnes questions.

D’où vient le « 2 et 20 » ?
De la structure de Jones : commission de gestion modeste pour couvrir les coûts, et partage de 20 % des plus-values. Le « 2 % » de gestion des décennies suivantes est une dérive que Jones lui-même n’aurait probablement pas revendiquée.

En résumé

Alfred Winslow Jones a prouvé qu’un portefeuille peut être autre chose qu’un pari sur la hausse générale : couvert, aligné, discipliné. Sa structure de 1949 a formé une industrie entière ; sa modestie et sa rigueur, elles, restent un mode d’emploi personnel pour tout investisseur — choisir ce que l’on comprend, mesurer ce que l’on risque, et ne jamais confondre l’amplification avec le talent.